D’une réponse à la crise à un modèle durable

Mis en place en février 2020, au début de la crise sanitaire liée au Covid-19, les débriefings cliniques routiniers répondaient initialement à un besoin très concret : permettre aux équipes des Urgences de partager leur expérience du terrain, d’analyser ensemble les situations rencontrées et d’adapter rapidement le fonctionnement du service.

Six ans plus tard, la démarche a largement dépassé ce cadre initial. Les débriefings cliniques routiniers sont devenus l’un des outils sur lesquels s’appuie le fonctionnement quotidien des Urgences du CHU de Liège et ont accompagné une évolution plus large de leur modèle de management.

Le principe est simple : plusieurs fois par semaine, les professionnels prennent quelques minutes pour revenir sur leur travail quotidien. Qu’est-ce qui a posé problème ? Qu’est-ce qui pourrait être amélioré ? Mais aussi : qu’est-ce qui a particulièrement bien fonctionné et pourquoi ?

Cette dernière question est essentielle. Dans un environnement où les démarches de qualité et de sécurité sont souvent centrées sur les incidents et les difficultés, les débriefings permettent aussi de rendre visibles les réussites. Identifier une bonne pratique, comprendre les conditions qui l’ont rendue possible puis chercher à la maintenir ou à la partager permet de créer un véritable cercle vertueux. Cette attention portée au positif contribue également à reconnaître le travail accompli et à soutenir les équipes dans un environnement particulièrement exigeant.

Une vision à 360° du fonctionnement du service

La singularité du modèle liégeois tient aussi à la place donnée aux débriefings dans un système plus large.

Déclarations d’événements indésirables, plaintes et retours des patients, indicateurs qualité, questionnaires et débriefings cliniques routiniers apportent chacun un regard différent sur le fonctionnement des Urgences. Croiser ces différentes sources permet d’obtenir une vision beaucoup plus complète de la réalité du terrain.

Les débriefings y ajoutent une dimension particulière : celle de la pratique réflexive collective. Les professionnels ne se contentent pas de signaler une situation. Ils l’analysent ensemble, confrontent leurs perceptions et peuvent directement proposer des pistes d’amélioration.

Cette démarche a progressivement contribué à faire évoluer le fonctionnement du service vers un management davantage fondé sur un double flux d’information. Les décisions et priorités continuent à être transmises du management vers les équipes, mais l’expérience, les difficultés et les propositions du terrain remontent également vers les lieux de décision.

La Cellule stratégique constitue l’un des maillons de cette organisation. Réunissant chaque semaine les chefferies médicales et infirmières ainsi que la cellule Qualité et Sécurité, elle croise les informations disponibles, identifie les priorités et coordonne les actions à mener.

Le même principe s’applique aux réussites. Une pratique identifiée comme particulièrement efficace lors d’un débriefing peut être analysée, valorisée puis partagée avec d’autres équipes ou services. Au-delà de l’amélioration interne, cette circulation des expériences contribue ainsi à renforcer les collaborations.

Le débriefing : la partie visible de l’iceberg

Faire un débriefing de quelques minutes est une chose. Faire vivre durablement un système de débriefings en est une autre.

« Le débriefing est finalement la partie visible de l’iceberg. Derrière ces quelques minutes d’échange, il faut recueillir les informations, les analyser, assurer le suivi des actions et surtout revenir vers les équipes pour qu’elles voient ce que leurs remontées deviennent », explique Méryl Paquay, gestionnaire Qualité et Sécurité des Urgences du CHU de Liège et chargée de cours en Santé publique à l’Université de Liège.

C’est pourquoi l’approche liégeoise distingue clairement la conduite du débriefing de son implémentation. Les compétences nécessaires ne sont pas les mêmes.

Les débriefeurs sont formés à faciliter une discussion courte et structurée, à favoriser la réflexion collective et à faire émerger des éléments réellement utiles. Les managers sont quant à eux formés à exploiter ces informations, les mettre en perspective avec les autres données du service, déterminer les possibilités d’action et organiser le retour vers les équipes.

Cette connaissance réciproque est essentielle : mieux comprendre ce qui se passe après le débriefing aide à mieux débriefer et mieux comprendre la manière dont les informations ont été produites aide à mieux les utiliser.

Tout ne peut évidemment pas être résolu. Certaines problématiques dépassent le périmètre d’action des Urgences. Maintenir la confiance et l’engagement suppose donc aussi d’être transparent sur ce qui peut être modifié, ce qui prendra davantage de temps et ce sur quoi le service dispose de peu de leviers.

Une plateforme numérique permet aujourd’hui de centraliser les remontées et le suivi des actions. Des outils accessibles par QR codes facilitent également l’accès des équipes à l’état d’avancement des différents sujets.

Qualité et sécurité : apprendre des problèmes comme des réussites

Mesurer l’effet direct d’un dispositif organisationnel sur la sécurité des patients reste complexe. Les recherches menées à Liège visent donc à mieux comprendre comment les débriefings contribuent à la qualité et à la sécurité des soins et surtout dans quelles conditions ils peuvent s’intégrer durablement dans une organisation.

Une des dernières études a notamment comparé les informations recueillies lors des débriefings cliniques routiniers avec les déclarations d’événements indésirables. Les résultats montrent que les deux dispositifs font émerger des informations différentes et complémentaires. Aucun outil ne permet, à lui seul, de comprendre toute la réalité d’un système de soins.

Ce travail a reçu en 2026 le Reizenstein Award, décerné dans le cadre de l’International Journal for Quality in Health Care et de l’ISQua, reconnaissant ainsi l’intérêt de cette approche pour la qualité et la sécurité des soins.

Les prochaines recherches permettront d’aller plus loin en étudiant notamment les conditions organisationnelles et culturelles qui favorisent l’implémentation et la pérennisation des débriefings.

Une expertise qui dépasse aujourd’hui les frontières

Au fil des années, l’expérience développée aux Urgences du CHU de Liège a suscité un intérêt croissant auprès d’autres institutions et de la communauté scientifique internationale.

L’équipe liégeoise présente régulièrement ses travaux dans les grands congrès internationaux consacrés au débriefing, à la simulation et à la sécurité des soins, au travers de communications scientifiques et de workshops.

Sa spécificité réside notamment dans son approche managériale. Beaucoup de travaux sur le débriefing clinique s’intéressent avant tout à la manière de conduire un bon débriefing. À Liège, la question est devenue plus large : comment transformer ces échanges en apprentissage organisationnel et surtout comment maintenir le système dans le temps ?

Cette distinction s’est notamment traduite lors du congrès SESAM 2026 par deux workshops complémentaires : l’un consacré à la conduite d’un débriefing clinique routinier, l’autre à son implémentation dans une organisation. Près d’une centaine de participants y ont pris part.

La composition de l’équipe de formation reflète également cette philosophie. Chercheurs et coordinateurs interviennent aux côtés de managers et de professionnels qui conduisent réellement les débriefings sur le terrain. Cette approche pluridisciplinaire favorise l’appropriation du projet par les équipes, l’une des clés de sa pérennité.

Aujourd’hui, le modèle est déjà accompagné ou étudié dans d’autres institutions et des demandes de collaboration ou de coaching proviennent notamment du Luxembourg, de Suisse, de France, d’Écosse et d’Australie.

L’expérience liégeoise contribue également aux réflexions internationales sur l’utilisation des débriefings cliniques pour améliorer la sécurité des patients, notamment dans le cadre de collaborations avec l’Organisation mondiale de la Santé.

Une nouvelle étape avec IMPRESS

Six ans après les premiers débriefings, une nouvelle étape commence avec le projet IMPRESS, « Implementation Science for Patient Safety and System Resilience ».

Coordonné par l’Université de Liège en partenariat avec le CHU de Liège dans le cadre du programme Interreg Meuse-Rhin, IMPRESS rassemble pendant trois ans des partenaires hospitaliers et universitaires belges, allemands et néerlandais.

Son objectif part d’un constat simple : disposer d’une intervention intéressante ne suffit pas. Encore faut-il parvenir à l’intégrer dans le fonctionnement réel d’une organisation et à la maintenir dans le temps.

Le projet développera et testera une boîte à outils destinée à accompagner l’implémentation de trois approches en matière de sécurité des patients : l’implication des patients dans l’apprentissage à partir des incidents, l’apprentissage organisationnel à partir du travail quotidien, notamment au travers des débriefings cliniques routiniers, et la simulation.

Les patients seront associés comme véritables partenaires dans la construction des approches et les outils développés auront vocation à être adaptés à différents contextes hospitaliers.

IMPRESS permettra également d’élargir progressivement l’expérience des débriefings cliniques routiniers au-delà des Urgences. Les unités intéressées pourront être accompagnées pour analyser leur contexte, préparer l’implémentation, former leurs équipes et leurs managers et évaluer la démarche. Ces nouvelles expériences permettront en retour d’enrichir la recherche et de mieux comprendre ce qui favorise ou freine la pérennisation du modèle.

Et demain ?

L’ambition n’est plus simplement de montrer que les débriefings cliniques routiniers peuvent fonctionner. Elle est de mieux comprendre pourquoi ils fonctionnent, comment les maintenir dans le temps et comment les adapter à d’autres environnements.

Les prochaines années seront consacrées au développement d’IMPRESS, à de nouvelles études multicentriques et à la poursuite des collaborations scientifiques et institutionnelles en Belgique et à l’étranger. L’équipe souhaite également développer davantage l’accompagnement des institutions qui veulent mettre en place leur propre système de débriefings et poursuivre sa contribution aux réseaux internationaux et aux travaux menés avec l’OMS.

L’objectif n’est pas de reproduire partout le modèle des Urgences du CHU de Liège. Il est de mettre l’expérience acquise depuis six ans au service d’autres équipes afin de les aider à construire un modèle adapté à leur propre réalité.

Car derrière quelques minutes de débriefing se joue finalement quelque chose de beaucoup plus large : la capacité d’une organisation à apprendre de ses difficultés, mais aussi de ses réussites, et à transformer l’expérience quotidienne de ses professionnels en amélioration collective.

Vous souhaitez mettre en place des débriefings cliniques routiniers au sein de votre service, participer à leur déploiement dans le cadre du projet IMPRESS ou simplement en savoir plus sur la démarche ? Contactez-nous :

Méryl Paquay
Gestionnaire Qualité et Sécurité des Urgences, CHU de Liège
Chargée de cours en Santé publique, Université de Liège
04 323 37 38
meryl.paquay@chuliege.be

cookieImage