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  Le jeudi 7 mai 2020

Aidez-nous à créer la biobanque plasma convalescent Covid !

EDITO 68 - Aidez-nous à créer la biobanque plasma convalescent Covid !  
 
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CHUchotis du Jeudi 
CHUchotis Oncologique

LE CHUCHOTIS DU JEUDI SPECIAL COVID-19

Entretien avec le Pr. Benoit MISSET, chef du service des soins intensifs

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Qui êtes-vous, Benoit Misset ?

Le Pr Benoit Misset est le chef du service des Soins Intensifs du CHU de Liège depuis février 2019. Après dix ans comme chef de Service à Paris et trois ans au CHU de Rouen, ce Parisien a rejoint Liège avec son épouse, médecin généraliste. Ensemble, ils ont deux filles, enseignantes, et deux petits-enfants dont un tellement récent que, confinement oblige, ils n’ont pas encore pu voir autrement qu’en photo. « Ou par WhatsApp, le soir » sourit-il dans son bureau du +1C.

Diplômé de la Faculté de Médecine de Paris-Ouest, spécialiste en réanimation, professeur des universités, ce natif de 1960 s’est toujours engagé dans l’activité hospitalière transversale, que ce soit à Paris Saint-Joseph ou au CHU de Rouen, mais aussi auprès des tutelles, de l’Ordre des Médecins et au Ministère de la Santé via les agences régionale et nationale de santé.

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De toute sa carrière, qui a commencé en 1991, il n’a évidemment jamais rencontré une situation comme celle liée au Coronavirus. Jamais travaillé dans un service de soins intensifs qui a autant ouvert des lits de Soins Intensifs supplémentaires en plan d’urgence et connu malgré tout un taux d’occupation si proche de la saturation.  Et jamais vu non plus un hôpital quasi totalement consacré à une seule activité. Deux périodes pourraient être citées, mais avec prudence, en comparaisons : « la première à laquelle je pense, c’est en aout 2003, une canicule sans précédent. J’étais à Paris et le pic de température y a dépassé 39° avec 9 jours de températures supérieures à 35 °C. Les Soins Intensifs étaient remplis. Et, plus loin dans le temps encore, il y a l’épidémie mondiale du SIDA (85-95), cette violente maladie infectieuse qui est restée 10 ans sans traitement. En médecine, il y a un avant et un après SIDA. Je suis persuadé qu’il y aura un avant et un après Covid-19 ». 

Benoit Misset s’est impliqué dans la vie de « son » nouvel hôpital universitaire et apprécie particulièrement la collaboration avec les chercheurs du GIGA. Il participe à un programme de recherche unique en Belgique, sur le plasma des patients convalescents du COVID.

C’est un homme qui ne manque pas d’humour, passionné qu’il est des « Shadocks », une série d’humour absurde diffusée par l’ORTF à la fin des années 60 et remplie de devises métaphoriques sur la société et la pompe (le travail) : « Il vaut mieux pomper d'arrache-pied même s'il ne se passe rien que de risquer qu'il ne se passe quelque chose de pire en ne pompant pas ». A méditer entre deux vagues épidémiques.

Un double appel aux médecins : participons ensemble à la recherche sur le Covid ! 

Tout l’intérêt d’un hôpital universitaire, c’est de pouvoir travailler en symbiose avec le centre de recherches. Au GIGA (ULiège/CHU de Liège), les chercheurs sont en contact permanent avec les cliniciens puisque tout le monde se trouve sous le même toit. « J’ai ainsi assisté, chaque semaine, aux réunions du GIGA dont les chercheurs étaient sur le terrain. Hebdomadairement, nous échangions nos observations, entre cliniciens et chercheurs. Et dès le départ, nous avons insisté sur la création d’une biobanque.  Quand la Fondation Léon Fredericq a lancé l’appel à projets « COVID », les résultats de nos discussions transversales trouvaient l’occasion de se concrétiser ». 13 projets (vous en trouverez la liste ci-dessous) ont été retenus, dont celui de la « biobanque ». La recherche de biomarqueurs fiables, sensibles et peu invasifs est un enjeu de premier ordre pour la médecine moderne. En effet, ces biomarqueurs ont le potentiel de transformer la prise en charge médicale en améliorant le dépistage et le diagnostic, mais aussi en permettant de mieux appréhender la physiopathologie d’une maladie ou sa réponse à un traitement donné. « Nous proposons de réaliser une étude prospective sur une population adulte souffrant d’un Syndrome de détresse respiratoire aigu modéré à sévère post SARS-COV2 afin de caractériser une signature exosomique propre à cette population. Nous l’avons débutée dès l’arrivée du premier patient Covid ». Une fois n’est pas coutume, ce « Chuchotis du Jeudi » débute par un appel aux médecins : c’est en effet   l’opportunité de leur demander de contribuer à cette recherche.

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Comment ?
  1. « Nous mettons en place, avec le KCE et la Croix-Rouge, une banque de plasma de patients convalescents du COVID, qui pourrait intervenir dans le traitement des futurs malades. Le CHU de Liège coordonne cette étude pour toute la Belgique et il y aura trois ou quatre études de ce type au niveau international. Il nous faut du plasma de patients qui ont guéri du Covid.  Informez vos patients sur cette initiative et invitez-les à donner leur plasma.…   Vous trouverez les conditions multiples pour être donneur et les formulaires en cliquant sur ces liens »
    - www.chuliege.be/covid19-plasma-courrier
    - www.chuliege.be/covid19-plasma-questionnaire
    - www.chuliege.be/covid19-plasma-attestation
  2. « Le COVID a été d’une incroyable fulgurance et nous sollicitons le soutien de nos confrères pour pouvoir suivre les patients. Faites-nous des retours sur les patients COVID que vous allez revoir après leur séjour aux soins intensifs. Nous avons besoin de connaître le suivi, ce que nous pouvons améliorer pour les patients d’aujourd’hui et de demain.  C’est Anne-Françoise Rousseau (04/366 72 94  afrousseau@chuliege.be) qui coordonne les soins de suivi.  Nous voulons vous aider mais vous pouvez nous aider vous aussi. Merci déjà ». 

Quelques chiffres du COVID au CHU de Liège

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Il est délicat de donner des chiffres précis dès lors que, à ce jour, nous avons encore une septantaine de patients COVID à l’hôpital dont une vingtaine en soins intensifs.

« En chiffres globaux, cela donne néanmoins ceci :

  • Nous avons hospitalisé 450 patients confirmés PCR +.  100 de ces patients sont passés en Unité de Soins Intensifs (et 17 y sont toujours). La durée de moyenne de séjour en USI a été de 16 jours. 70 % des patients en USI ont été ventilés. La durée moyenne de séjour des patients ventilés a été de 18 jours.
  • Les patients hospitalisés représentent 57 % d’hommes et 43 % de femmes, l’âge moyen étant de 58 ans, contre 67 % d’hommes et 33% de femmes aux soins intensifs, avec un âge moyen de 62,5 ans.
  • L’âge moyen diminue aux soins intensifs dès lors que l’on n’y admet qu’exceptionnellement les + de 80 ans.
  • Les hommes semblent donc davantage touchés que les femmes et nous n’avons pas d’explications.
  • Un autre élément intéressant est le poids moyen des patients : 72 kg en ambulatoire, contre 80 kg en unité d’hospitalisation et 90 kg aux soins intensifs. La proportion de patients obèses est de 20 % en hospitalisation contre 50 % aux soins intensifs !
  • Les décès constatés sont souvent associés à des pathologies chroniques telles que l’hypertension, le diabète et les maladies pulmonaires chroniques. Le nombre de décès suit les chiffres généraux et ceux-ci sont également répartis entre Soins Intensifs et Unités d’hospitalisation ».

« De la grippe à la mort : le COVID est lâche »

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« Le Covid est lâche : derrière ce qui nous a été présenté comme une simple grippe se cache une infection virale dont la manifestation la plus aigüe, violente et mortelle, est l’infection des poumons. Mais elle touche aussi d’autres organes avec des niveaux d’atteinte variables : des infections cutanées, des symptômes neurologiques, l’occlusion de vaisseaux, des atteintes rénales,…  Le virus, qui rentre par le système respiratoire, utilise aussi d’autres voies, comme notamment les intestins. Le SIDA aussi prenait des formes multiples.… Le virus utilise les cellules de son hôte pour se reproduire et ainsi se répandre. Il détruit tout sur son passage. Comme toutes les maladies infectieuses, cela peut partir dans tous les sens.  La gravité de l’atteinte dépend du niveau de contamination et du système immunitaire... Celui-ci se défend différemment d’une personne à l’autre. La plus grande prudence est ainsi de mise pour les immuno-déprimés, les patients qui ont bénéficié d’une greffe d’organe, ceux qui souffrent d’une maladie de l’environnement, ceux qui ont d’autres maladies (ex : diabète, alcoolisme) et... les patients en surpoids, beaucoup de choses qui tournent autour de la « malbouffe » aussi. Il y a effectivement, parmi les patients et les victimes, de nombreux patients obèses ou à la limite de l’obésité. Les statisticiens, qui traitent des séries avec beaucoup de malades, vérifieront cette donnée mais il me semble exact que la proportion de personnes un peu corpulentes est plus importante dans les patients soignés ici  que dans la population générale. Les victimes chinoises avaient également de l’embonpoint. Quant à la perte du goût et de l’odorat, 10 à 15 % de nos patients ont présenté des troubles olfactifs. Le symptôme n’est pas très grave mais il montre que le COVID touche aussi le système nerveux ».

« A 104 ans, notre patiente est rentrée guérie. Mais elle n’avait pas été intubée »

Ces atteintes et formes multiples de la pathologie, nécessitent des traitements très lourds. « Très longs et très lourds. En temps normal, seuls 15% des lits de soins intensifs sont occupés par des cas aussi lourds. Avec le Covid, la tendance est inversée : 85 % des patients nécessitent une assistance maximale…et ce durant 3 semaines, la plupart du temps ». Ce qui fait que les lits de soins intensifs du CHU de Liège (52 + 6 de grands brûlés) n’ont rapidement plus suffi. « On en a ouvert d’autres progressivement... ce qui nous a permis de mettre à disposition jusqu’à 82 lits de soins intensifs, à destination de prises en charge Covid d’une part et non-Covid d’autre part. Des lits qui sont tous équipés de respirateurs. Dans une situation normale, un tiers des patients seulement sont ventilés. Ici, on est à 70 % ! Heureusement, nous disposons de respirateurs/ventilateurs en suffisance mais on a été « sur le fil » ».

Benoit Misset ne tourne pas autour du pot : « les soins intensifs, ce n’est que dans les séries télé qu’ils sont télégéniques. On se rend peu compte de l’agressivité des traitements sans y avoir travaillé… Intubés pendant trois semaines, beaucoup de patients n’y survivent pas.  Au-dessus de 80 ans, c’est 5 % seulement... Il faut oser le dire. Dès lors, on essaye d’accepter des gens qui ont des chances de s’en sortir… et de conserver une qualité de vie après en être sortis. Nos patients COVID ont entre 25 et 75 ans, mais la majorité a plus de 35 ans. La littérature parle d’une mortalité de 50 %, avec une marge d’erreur de 5 %. On semble être dans ces zones-là. Ce qui n’empêche pas les exceptions auxquelles l’on peut toujours se rattacher : la doyenne des patientes COVID du CHU est retournée guérie. Elle a 104 ans ! Mais elle n’a pas été placée sous respirateur.  On peut d’ailleurs s’interroger sur le bienfondé de mettre une personne de 95 ans sous respirateur, surtout quand on pense que cela va durer des semaines ».

Moi aussi, j’ai participé à la minimisation au départ de la crise

Benoit MISSET, chef du service des soins intensifs

 

« Ce qui m’a le plus surpris, c’est la minimisation au départ. J’y ai participé également en croyant naïvement ce que les médias nous rapportaient, que nous allions passer à côté, grâce à notre système de santé solide, plus solide que le système italien. Je pensais que notre économie ne serait pas impactée comme elle l’a été en Chine. Notre système a été solide mais il a été fort ébranlé. Je me suis alors tourné vers mes anciens collègues français, la France ayant une semaine d’avance sur la Belgique dans le développement de l’épidémie, renforcé par la mégalopole parisienne et le rassemblement évangélique de 2.500 pèlerins pendant 5 jours à Mulhouse. Avant de porter le virus dans toute la France, les pèlerins ont infecté toute la région de Strasbourg, dont une maison de retraite qui a été décimée. Strasbourg a dû ouvrir 250 lits de soins intensifs, c’est le CHU de Liège multiplié par trois. Ce qui arrivait en France allait arriver en Belgique. J’ai alors eu deux ou trois jours d’avance mais c’est trois mois qu’il aurait fallu avoir. A chaque jour de perdu dans les mesures, on multiplie par deux le nombre de morts. La Belgique a confiné le lendemain de la France, récupérant ainsi six jours. Certes, les chiffres belges ne sont pas meilleurs que les français mais je crois que les Belges ont été plus transparents. On pourra effectuer les comparaisons dans un an, avec les morts du Covid en plus et les accidentés de la route (par exemple) en moins ».

Je m’attends à une deuxième vague, moins haute mais plus longue !

« A mon point de vue, s’il y a des maladies virales saisonnières, le Covid 19 n’en est pas une. Le continent africain n’a pas été épargné. Je crois que, en Belgique, le confinement a bien fonctionné. Si c’est le cas, il faut être logique, le déconfinement progressif s’accompagnera d’une nouvelle ascension des cas graves. Et on pourra toujours réagir.  Mais cette réaction, cette réorganisation de l’hôpital, n’est pas simple. Pour faire face au coronavirus, on a transformé un hôpital civil en un hôpital militaire dans lequel 75 % de l’activité était liée au Covid. Il faut inverser le ratio et garder 25 % pour le COVID et 75 % pour l’activité normale. Qui doit être effectuée en toute sécurité. C’est l’objectif des dépistages PCR qui sont organisés en masse cette semaine au Sart Tilman et aux Bruyères. On se prépare à prendre en charge pour des pathologies « traditionnelles » des patients qui sont aussi COVID. On doit donc s’habituer, alléger les procédures mais conserver les plus efficaces. Je prends en exemple la protection des mains : les gants n’ont pas diminué les infections, ils en ont peut-être augmenté le nombre car le lavage des gants, qui doit être aussi fréquent que le lavage des mains, n’est pas plus aisé. Nous allons devoir vivre avec le COVID, sans en avoir peur, en adoptant les gestes barrières les plus rationnels, en trouvant l’équilibre au croisement de la prévention et de la qualité des soins. Je ne sais pas combien de temps cela va durer, trois ou quatre ans peut-être. Je sais, c’est long, et j’espère me tromper.

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Pour vaincre la maladie, il y a trois solutions :
  • soit des traitements qui fonctionnent. Ceux dont on parle actuellement, le Remsdevir, la chloroquine, le tocilizumab marchent dans des situations bien précises. Mais on n’a pas trouvé la molécule qui va tuer le virus.
  • soit la population sera suffisamment immunisée, et cela va prendre du temps pour atteindre les 60 % de population immunisée pour que ce soit efficace, si j’en crois les chiffres actuels…
  • soit la course au vaccin donne des résultats : dans un mois, dans un an ? Ou davantage ? Pour rappel, on n’a pas trouvé de vaccin contre le sida et le vaccin contre la grippe connait des années sans efficacité…

En attendant, je pense qu’il faut supprimer les rassemblements de masse et imposer le port du masque : il empêche la propagation des postillons et c’est déjà 80 % du boulot qui est fait ».

Le plan d’urgence hospitalière : et si c’était à refaire ?

« Je regarde mon « premier plan d’urgence hospitalier » liégeois avec beaucoup d’attention. Je pense sincèrement qu’il a plutôt bien fonctionné jusqu’à présent. Il est efficace, même s’il use beaucoup d’énergie. On s’est souvent dit qu’on se posait les bonnes questions avec deux jours de retard mais on a trouvé les solutions. Je garderai les pistes d’amélioration pour l’analyse à postériori de notre fonctionnement. Il faudra le faire dans l’optique de la qualité. La crise aura au moins démontré que la procédure JCI doit être une priorité.

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Ce qui a très bien fonctionné, c’est la collaboration entre le CHU de Liège et le GIGA, le centre universitaire de recherches. Les chercheurs sont sur le terrain. J’ai participé aux réunions hebdomadaires et nous avons introduit une demande de bourse à la Fondation Léon Fredericq pour constituer cette biobanque de plasma des patients COVID sur base de laquelle nous allons pouvoir mener des recherches très importantes et très attendues par la communauté internationale. C’est en fait un état d’esprit qu’il faut développer. Il ne faut pas qu’on dise trop facilement « cela ne sert à rien » ou « cela ne marche pas ». Parfois même avant d’avoir essayé !  La devise « Shadok » « Pour soigner quelque chose qui ne marche pas ou qui fait trop de bruit, il faut taper dessus avec quelque-chose qui marche mieux ou qui fait plus de bruit » me semble du coup assez humaine…. »

Crédit photos : ©Reuters & ©Thomas Van Ass


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