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  Le jeudi 16 avril 2020

Au cœur de la crise du coronavirus

EDITO 67 - Au cœur de la crise du coronavirus 
 
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CHUchotis Oncologique

ENTRETIEN AVEC JULIEN COMPERE, ADMINISTRATEUR DELEGUE

67-COVID salle de soin-zoom-1500x632Qui êtes-vous, Julien Compère ?

Julien Compère est l’Administrateur délégué du CHU de Liège, depuis plus de 7 ans.  Il est aussi membre de la Confédération des Hôpitaux Académiques de Belgique (CHAB), dont il a été le Président en 2017, et est membre du Conseil d’administration de Santhea, Fédération patronale d'institutions de soins de santé wallonnes et bruxelloises, du secteur public ainsi que du secteur privé non confessionnel.

67-COVID rencontre avec l'AD-Julien Compère portrait-1000x500 Le CHU de Liège est un membre fondateur d’un des plus grands réseaux de soins de Belgique avec sept autres hôpitaux  (le CHR de la Citadelle, le CHR de Verviers, le Centre hospitalier du Bois de l’Abbaye, la Clinique André Renard, le CHR de Huy, le Centre Hospitalier Reine Astrid de Malmedy et ISoSL) qui, ensemble, représentent plus de 6.000 lits, 20.000 professionnels, 140.000 hospitalisations de jour, 125.000 hospitalisations classiques, 2 millions de consultations et 35 implantations.

  • Monsieur Compère,  que vous inspire la crise du Coronavirus ?

Tout d’abord que, alors que je suis administrateur délégué du CHU depuis 7 ans, jamais je n’aurais cru vivre cela un jour.  Ma première pensée va aux victimes et à leur famille qui, plus que tous autres, ont du jour au lendemain été confrontées à l’indicible. Nous ne sommes pas encore à la fin de l’épidémie et c’est pourquoi, par respect pour les personnes décédées mais aussi par solidarité avec les plus faibles, je voudrais insister une fois de plus sur le nécessaire respect des règles édictées par nos autorités (confinement, distanciation sociale, ….). Je pense ensuite au personnel de santé. A tous les professionnels qui, quelles que soient leurs fonctions dans la chaîne de soins, forment un groupe solidaire et mobilisé, qui, au jour où je vous parle, permet à notre système de résister. Je suis fier de travailler avec des personnes de cette qualité physique, intellectuelle et morale. Le CHU, c’est 230 métiers différents. Tout le monde a mis les mains dans le cambouis. Et je suis persuadé que c’est la même chose dans tous les hôpitaux ainsi que dans les autres milieux de soins.

Le CHU de Liège a contacté tous ses patients pour reporter ou maintenir les rendez-vous... soit quelques 100.000 consultations par mois ! Les opérations reportées ou maintenues : c’est 3.000 dossiers médicaux étudiés un par un par les médecins référents. Un travail colossal. Je suis aussi particulièrement satisfait du tri des patients en amont des urgences pour séparer les patients suspects de COVID des autres patients. Au début mars, quand beaucoup pensaient encore que c’était une mauvaise grippe, ce tri, instauré dans les locaux libérés par notre service ATC, a limité la propagation.  On doit  aussi remercier la Ville de Liège qui a réagi très vite en mettant à notre disposition des conteneurs pour installer nos centres de tri, au Sart Tilman et aux Bruyères. Enfin, rappelons le travail extraordinaire qu’ont réalisé nos laboratoires qui non seulement ont été les premiers agréés en Wallonie mais qui ont développé eux-mêmes le produit pour réaliser les tests par écouvillons…

  • Des mesures efficaces ne semblent avoir été prises que pendant les congés de printemps, au lendemain du carnaval…

Il faudra nécessairement analyser la crise quand elle sera terminée avec énormément d’attention et faire toutes et tous notre examen de conscience. Nous le devons à toutes ces personnes décédées, à tous ceux qui ont dû aller « au front » du jour au lendemain, à toutes ces personnes âgées qui depuis plus de quatre semaines n’ont plus aucune visite et à toutes les personnes qui directement et indirectement souffriront encore longtemps de cette crise. Il est vrai que la mobilisation n’a réellement commencé  qu’au retour de congé, alors que de nombreuses personnes avaient passé des vacances dans les foyers d’épidémie, ce qui a donné au Coronavirus un potentiel de développement inouï.

  • Le CHU de Liège s’est pourtant mobilisé assez vite…

Nous avons essayé, et essayons toujours, de faire de notre mieux, modestement et avec toute l’humilité que nous rappelle cette crise. La gestion des situations d’exception est prévue dans des plans « catastrophe », les Plans d’Urgence Hospitaliers (PUH) clairement énoncés et répétés dans les hôpitaux. Mais ici, on aborde encore quelque chose de différent puisque notre plan d’urgence entame sa quatrième semaine ! Du jamais vu. Et qu’à côté de la prise en charge des patients COVID, il faut continuer à prendre en charge les urgences vitales, des transplantations d’organes,... Nous avons fait de notre mieux pour limiter les risques et nous préparer à la crise annoncée : la création du Centre de Tri en amont des urgences, dès le 2 mars, pour scinder le flux des patients à priori sains de celui des patients suspects d’être infectés ; la mise en place de cellules « approvisionnements » pour vérifier les commandes de produits en pénurie ; le report des consultations, des hospitalisations et des opérations programmées après analyse, par le médecin référent, du dossier médical de chaque patient ; la mise en place de consultations en télémédecine partout où c’était possible ; la transformation progressive de services de soins en « unités COVID » avec du matériel et du personnel dédié ; le rappel en urgence des respirateurs que nous avions donnés à Hôpital Sans Frontières et qui n’étaient pas encore partis ; l’interdiction des visites et le déploiement de solutions alternatives par visioconférences entre les soignants et les familles, mais aussi entre patients et familles ;...

  • Comment l’hôpital a-t-il pu s’adapter à ces circonstances exceptionnelles ?

Je donnerai une réponse par rayons d’actions.

Il y a d’abord la caractéristique multisite de notre hôpital : les policliniques ont été fermées pour concentrer l’activité sur les sites hospitaliers principaux : le Sart Tilman et les Bruyères. L’arrêt des consultations et le report des programmations non vitales ont permis la fermeture progressive de services d’hospitalisation, le développement d’unités Covid, l’augmentation de la capacité en lits de soins intensifs et donc d’accueillir les patients dans des circuits distincts. C’est cette réorganisation du personnel, des espaces et du matériel sur tous nos sites qui a permis de mener la lutte.

Ensuite, nous sommes un hôpital universitaire. Le fait de pouvoir s’appuyer sur une université forte a été un élément déterminant, non seulement par des aides ponctuelles de matériel, vitales au moment le plus fort des pénuries, mais aussi dans la recherche pour la réalisation de tests de dépistage, le développement de nouvelles réponses en biologie, en biochimie et en infectiologie ainsi que pour apporter des solutions techniques aux divers problèmes générés par l’épidémie, et enfin, par son apport intellectuel, je dirai même philosophique, qui nous pousse à analyser anticipativement et malgré tout dans l’urgence les conséquences de chaque décision prise, notamment au niveau éthique.

Les réseaux hospitaliers ont quant à eux connu leur baptême du feu. Notre laboratoire de dépistage a rapidement été mis au service de tous, nous avons coordonné différentes opérations pour des commandes communes, des opérations de communication commune, des appels aux dons, des échanges de pratiques,… Certaines opérations ont même été menées de façon concertée entre les deux réseaux de la province de Liège ; c’est dire si l’Union a été forte. Je pense que notre réseau a bien fonctionné, au profit de tous. Et qu’on a aussi réussi à transcender ces réseaux au bénéfice de la population.

  • Puis il y a eu les interactions avec le monde de l’entreprise…

C’est un autre élément qu’il faut mettre en avant : la solidarité de l’écosystème, des entreprises avec qui nous travaillons dans la crise.  Aujourd’hui, j’ai plus confiance dans les capacités d’adaptation des entreprises de notre région pour nous aider dans la crise que dans le marché globalisé. Des TPE’s, des PME’s, de grandes entreprises, nous ont en quelques jours conçus des produits dans des marchés qui n’étaient pas les leurs. J’ai été impressionné par l’ingéniosité des entreprises de Wallonie. Elles ont été présentes pour nous apporter des solutions techniques innovantes.  J’y croyais déjà mais j’en suis aujourd’hui convaincu : nous pouvons construire notre futur sur les forces de notre économie wallonne.

  • Puis il y a la gestion « belge ».

Il est de bon ton de critiquer la Belgique pour son fédéralisme compliqué. Ici, force est toutefois de constater que toute une partie a bien fonctionné. Je suis admiratif devant le travail du Conseil National de Santé et de la Première Ministre qui, avec le soutien des différents Ministres-Présidents, a imposé un style belge, pragmatique et sans emphase inutile. Je suis impressionné par la capacité des régions et communautés d’agir dans leurs compétences sans se marcher sur les pieds. Et par l’excellente collaboration que nous avons avec notre Ministre de tutelle (Valérie Glatigny) ou avec la Ministre wallonne de la Santé (Christie Morreale) qui sont toujours à notre écoute. Puis de l’autre côté, il y a la lutte contre la pénurie, symbolisée par les masques puis par les écouvillons, symptomatique du décalage qui existe entre le discours de certaines autorités et les réalités de terrain. On nous annonce à grand renfort de publicité des masques qui n’arrivent pas puis, quand ils sont là, on reçoit de quoi tenir… 5 jours… on se débrouille donc et, à la fin -et c’est cela le miracle belge- on trouve des solutions… mais à quel prix!

  • Comment le patient vit-il cette période houleuse ?

L’intérêt du patient est et reste au centre de nos préoccupations. Mais la gestion de crise a ceci de particulier qu’elle doit nécessairement faire au mieux pour le plus grand nombre, et ceci parfois au détriment de certaines personnes individuelles. Cela est extrêmement difficile à vivre pour les professionnels de terrain ainsi que bien entendu pour les patients. La situation est complexe et nous tâchons de faire au mieux, chacun à notre niveau. Les visites sont interdites afin de limiter le risque de propagation du virus mais nous faisons toutefois des exceptions en cas de fin de vie, en pédiatrie et à la maternité. Les équipes psychosociales redoublent d’attention auprès des patients hospitalisés et des alternatives par visioconférence sont mises en place afin de suppléer aux visites des familles. Nous sommes très impressionnés des capacités d’adaptation et de compréhension de la grande majorité des patients. Il y a un respect mutuel qui s’est ravivé entre patients et professionnels.

  • Financièrement, comment tout cela va-t-il se payer ?

Ça c’est la grande question… la première priorité était de s’assurer que nous disposerions de la trésorerie suffisante pour faire face à nos obligations structurelles (payement des salaires, …) mais aussi conjoncturelles, surtout que nous avons dû procéder à des achats importants d’équipements individuels de protection à des conditions hors normes par rapport à ce que nous connaissons habituellement. Heureusement, nous avons pu compter sur le soutien de nos partenaires financiers. Ensuite, nous venons d’apprendre que nous allons recevoir une avance du Gouvernement fédéral et que les autorités communautaires nous aideront également pour certains investissements infrastructurels que nous avons dû réaliser dans l’urgence. Mais même si l’impact risque d’être colossal pour nous, j’ai confiance dans le système institutionnel belge dont on comprendrait mal qu’il ne soutienne pas un service public et tout un secteur que la crise a replacé en haut des priorités.

  • Un moment marquant de cette crise ?

Il est difficile d’en isoler un. D’une manière générale, je dirais la difficulté de cette pression quotidienne induite par la gestion de crise, sans aucune disponibilité de soupape pour évacuer la pression. Au cœur de difficulté, se retrouve l’implication de tout le personnel de l’hôpital, qu’ils ou elles soient  médecins, infirmiers, paramédicaux, brancardiers, techniciens de surface,…soignants et non soignants, toutes et tous sont mobilisés d’une manière ou d’une autre pour faire barrage à la maladie. Ce sont des personnes dont on ne louera jamais assez l’abnégation, la volonté et la solidarité. Je pense que c’est cela, l’élément marquant de cette crise, l’Humanité qui se dégage, ce mélange de force et de fragilité qui fait que chacun, chacune, reste au combat même si la peur bien légitime peut se manifester.

Message aux médecins généralistes

« Dans tous les secteurs, politiques, économiques, les crises ressoudent les équipes autour d’un objectif commun. Il en est de même avec l’épidémie que nous connaissons. Les liens, qui étaient déjà très forts avec les médecins généralistes, se sont encore renforcés. Un dialogue a été instauré dès le départ face à la pénurie de matériel de dépistage. L’idéal aurait été d’équiper chaque médecin généraliste du matériel de protection individuelle et des kits de prélèvements nécessaires à sa patientèle. Les stocks disponibles ne le permettant pas, les cercles de médecins généralistes se sont organisés pour regrouper leur forces dans certaines zones et d’autres nous prêtent main forte dans les centres de tri des hôpitaux. De notre côté, nous fournissons régulièrement du matériel à la première ligne, notamment pour leur permettre d’agir dans les maisons de repos, et des lignes téléphoniques spécifiques ont été mise en place par nos médecins spécialistes notamment les gériatres pour conseiller les médecins et les gestionnaires dans les maisons de repos, les psychiatres pour les questions de santé mentale, les structures d’accueil de ce secteur étant fermées,…

COVID5-ENEWS1000x500-medecinsjpg C’est à nous de faire en sorte, par la confiance et la communication, qu’il y ait un avant et un après Covid. Pour une organisation des soins dans laquelle chacun joue son rôle et dans laquelle le rôle de chacun soit respecté. Nous travaillions déjà ensemble avant cette crise. Aujourd’hui, c’est ensemble que nous luttons et que nous affrontons les problèmes, et dans cette lutte, nous apprenons à mieux nous connaitre. C’est aussi ensemble que nous devrons tirer les conclusions et construire l’avenir.

Je veux ici vraiment les remercier. Je suis très confiant pour nos relations futures : c’est le patient qui en profitera, mais aussi chaque professionnel individuellement et le système des soins de santé en général ».


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